Candacraig, et le train de Maymio à Lashio. |
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Qu’est-ce qui m’a pris, en ce mois de septembre 1978, en plein cœur de la Birmanie, de vouloir imiter Paul Theroux, un écrivain Canadien qui avait publié un livre sur les trains en Asie : « The great Railway Bazar »
C’était un récit de voyage : l’Asie de trains en trains. Depuis l’Inde jusqu’au Japon. Un chapitre m’avait intéressé, le train qui serpente de Maymio, une ancienne villégiature Anglaise dans les montagnes au-dessus de Mandalay, à Lashio, capitale des Pays Shan. Très riches, les Princes Shan, riches du trafic de drogue et des pierres précieuses, les émeraudes surtout. Très pauvres, les princes Shan, car constamment en guerre contre le gouvernement Birman. Impossible pour eux de sortir de leurs montagnes.
Arrivée à Mandalay, je prends une jeep pour Maymio. Je savais où dormir : Candacraig, l’ancienne demeure du haut dignitaire Britannique. Paul Theroux y avait logé, et décrivait cet endroit dans son livre.
Une ville charmante, Maymio, des églises Anglicanes, des mosquées, des pagodes, trois mondes qui se côtoient. La température y est agréable, c’est l’équivalent Birman de Darjeeling. Candacraig est à la hauteur, magnifique demeure. Une chambre tout en bois, une vieille bibliothèque, la cheminée et les rocking-chairs..
Au petit matin, je pars pour la gare, très excité. Un passage du chapitre me motivait : la description d’un pont métallique, un endroit stratégique enjambant les gorges profondes d’un affluent de l’Irawady. Un endroit, d’après Paul Theroux, très disputé… Je voulais voir ce pont !!!
A la gare, très mauvaise surprise : le chef de gare refuse de me vendre un ticket. Des arguments forts : « c’est la guerre dans les pays Shan. Nous avons reçu ordre de n’autoriser aucun étranger à emprunter ce train ». Pour quelle raison j’ai argumenté, je me suis battu, je ne sais. Mais mon point fondamental était « un autre que moi l’a fait, alors je veux le faire aussi ». Au bout de dix minutes de bagarre, le chef de gare me délivre le billet, non sans me faire part de sa fureur. Il en avait marre, j’avais gagné, je l’avais mon billet pour Lashio !!!
Je suis en troisième classe, le train est bondé. Je suis entouré de Birmans, qui rient de me voir. Ils n’ont pas l’habitude, la Birmanie est un pays si fermé, qui n’a pas bougé d’un iota depuis la fin de la colonisation Anglaise !!! De plus, le visa n’étant que de 7 jours, les quelques rares fous comme moi qui visitent la Birmanie vont plutôt à Pagan et au lac Inley. Personne ne se soucie de Maymio, encore moins de Lashio….
Le train s’enfonce dans la montagne. Paysages de jungle magnifiques. De temps en temps, nous croisons une route. Des camions militaires remplis de soldats en armes. « Shan tribes, war, pan pan » dit mon voisin Birman en imitant un tireur. Ca commence à devenir inquiétant…
Nous approchons du pont. Un pont ordinaire dans un autre contexte, mais les gorges ont effectivement l’air impressionnantes. Nous faisons une halte à la gare d’avant. Et là, je suis repéré par le chef de gare, qui explose dans une rage folle, me demandant ce que je faisais ici, si j’étais fou ou inconscient, comment ses collègues de Maymio avaient-ils pu me laisser monter. La pression était très forte. Puis il me dit « le train va passer le pont, vous allez vous aplatir, et je ne veux pas que les soldats vous voient. De l’autre côté du pont, vous allez prendre le train descendant qui retourne sur Maymio. Si l’on vous voit, ou si vous continuez sur Lashio, alors vous serez probablement tué… » Brrr.
Le train passe le pont au ralenti. Bien qu’aplati, je ne peux résister à la pulsion de me redresser de temps en temps. Un soldat en armes...
Et voilà, je retourne à Maymio. Suis-je déçu de ne pas être allé à Lashio ? Je ne sais plus très bien. Un peu tout de même.
Le soir à Candacraig, le maître d’hôtel me raconte une belle histoire. Un de ses amis est un Prince Shan, qui souhaite faire le tour du monde. Seulement, il est coincé dans ses montagnes. Il passera à pied, déguisé en mendiant, le pont qui va en Thaïlande du Nord, près de Chieng Rai, et qui est très poreux. Déguisé en mendiant, mais avec des pierres plein des poches, qu’il échangera en Thaïlande contre des dollars, et un passeport. Ensuite, il fera le tour du monde, le maître d’hôtel l’accompagnant pour lui servir d’interprète. Ses yeux brillaient de rêves quand il me disait : « il paraît qu’il y a des pays où les escaliers montent tout seul… »
Et moi, je lui raconte mon voyage, le pont, et ma déception de n’avoir pas été jusqu’à Lashio, comme Paul Theroux.
Et lui qui éclate de rire. « L’écrivain ?? mais il est allé à la gare, on lui a refusé son ticket, alors il est rentré et a écrit ce chapitre dans sa chambre !!! »