Jeudi 27 mai

Bucarest - Stravopole

Aujourd'hui, 27 mai 99 à 11h27, j'ai découvert que je ne savais pas encore ce qu'était la mégalomanie.

Ce matin, après deux jours intensifs à faire des cours l'après-midi et analyser l'informatique du centre le matin, je décide de consacrer cette matinée-ci à la découverte de Bucarest. La ville m'avait agressé lors de mon arrivée, entre les policiers qui m'ont arrêté et le chauffeur de taxi qui m'a engueulé. Mais cela fait deux jours que j'étudie le plan de la ville, que je lis les guides, et je suis paré. L'aide hier soir du professeur Roumain dont je vais être le correspondant m'est précieuse. Il m’a confirmé, par l'itinéraire qu'il m'a proposé, que j'avais vu juste sur ce qu'il fallait faire dans la ville.

Donc je descends la calea Victorei depuis l'INDE, agréablement situé en centre ville, vers le sud. Passage de la Piata Revolutiei, la philharmonique a l'air superbe mais hélas l'intérieur est fermé. Dommage. Ce lieu est typique de Bucarest, c'est-à-dire une copie presque conforme du Paris du second empire. C'est Offenbach qui me poursuit depuis plusieurs jours… Vers le sud, je repasse devant le restaurant Carul cu Bere, assez intéressant. Une splendeur quand on aime le style Napoléon III, plutôt sobre, de très belles boiseries, des plafonds peints et des colonnes torsadées style Baltard, qui peut évoquer un prolongement vers l'art-déco de Prague. Décidément, on n'y échappe pas…

Puis c'est la très grande émotion de la petite église Stravopole, un petit bijou de fraîcheur en pleine restauration. Des étudiants repassent au pinceau les piliers en pierre, d'autres martèlent la pierre au burin à l'extérieur, tous se signent en rentrant dans l'église pour la première fois. Le pope apparaît, typique avec sa barbe et sa soutane noire, il n'y a pas de doute sur l'orthodoxie du lieu.

Je m'arrête ici, car je n'ai pas de mots pour décrire un endroit aussi proche du silence.

Un autre grand moment m'attend, la visite du musée d'histoire de la Roumanie. Tout le monde y compris les guides m'avaient prévenu, seul le trésor au sous-sol vaut la peine. Il n'en fallait pas plus pour me convaincre d'aller voir le reste. Après une légère attente au guichet (il faut dire une chose : il n'y a quasiment aucun touriste dans la ville. La fille d'Europcar m'avait d'ailleurs annoncé cela, comparativement à l'année dernière à la même époque. D'ailleurs, depuis le début de ce voyage, je n'ai rencontré aucun autre individuel que moi, tout juste un car de temps en temps, et encore, des groupes de quinze personnes. L'effet de la guerre en Yougoslavie?), j'obtiens mon billet. Le hall d'entrée est immense, huit mètres sous plafond sur quarante mètres de long et cent mètres de large, et en tout et pour tout trois militaires, la guichetière, deux femmes de ménages, et une babouchka qui m'expédie au fond à gauche. Je vais au fond à gauche, le musée commence la, mais en voulant rentrer une employée m'annonce que c'est fermé, et qu'il faut aller plus haut au deuxième étage. Je m'y dirige, et me trouve dans une espèce de vestibule dont toutes les portes sont fermées. Ca commence bien. Je redescends au premier, et la c'est pire, il n'y a qu'une porte, qui ressemble à une porte de bureau. Sûrement pas la bonne. Je redescends au rez-de-chaussée, et me trouve nez à nez avec ma babouchka qui, dans un français approximatif, m'explique que c'est bien au premier. C'était la porte du bureau.

Et là, je passe une demi-heure dans des salles immenses, décrivant la Roumanie depuis le paléolithique (salles 1-3), le néolithique (salles 4-5), l'âge du bronze et du fer (6-10), la civilisation Dace (11-13) puis Romaine (14-18), le moyen âge (20-33 je saturais déjà) et la Roumanie moderne (34-41 que j'ai délaissées), des salles grises, poussiéreuses, sombres, bien que les gardiennes qui invariablement tricotaient se précipitassent à mon arrivée pour aller allumer la lumière, mais remplies d'objets tous plus remarquables les uns que les autres, des livres des épées des vêtements des traités, bref tout un trésor d'histoire qui faisait regretter que toutes les indications soient en Roumain.

Ayant laissé mon pain blanc pour la fin, je me dirigeai lentement vers le trésor. En plein centre, dans une cave voûtée protégée par un attirail de grilles et de capteurs optiques dignes de James Bond, deux mille objets en or étaient rangés dans des vitrines chronologiques, commençant au sixième millénaire avant Jésus-Christ pour se terminer au XIXème siècle, tous plus magnifiques les uns que les autres. Un exemple, parmi tous ces objets, une espèce d'épingle très élancée, longue de trente centimètres, très Giacométienne dans sa forme, datant du cinquième millénaire avant, quel raffinement!!!

Trésor Roumain

C'était tellement beau que j'étais prêt à faire une folie, photographier malgré l'interdiction. Il faut dire que je suis seul avec juste un gardien et il est vrai deux policiers en arme dans cette salle immense, longue d'une bonne centaine de mètres sur vingt mètres de large. Heureusement que j'ai posé la question, car il suffisait de payer pour pouvoir prendre des photos. Je remonte illico presto pour prendre le billet, retrouve ma guichetière. Elle me demande mon nom. Soudoplatoff, et je la vois qui peine. J'épelle S O U "what" me dit-elle. U "What" heureusement une collègue l'aide, je poursuis D O "what" D O ça passe P L A ça passe, je marque un temps pour la laisser écrire je continue T O F F et la elle me répond d'une voix charmante mais légèrement inquiète "only one name". Je prends le quitus, au final c'est devenu SUWDOPLATOF. Mais je peux enfin faire mes photos. Mes étudiants m'apprendront qu'il n'y a que vingt pour-cent du trésor Roumain ici exposé. Le reste est à Moscou et une petite partie à Vienne.

Je continue vers le sud, et je décide de prendre un petit chemin des écoliers, afin de remettre au plus tard possible le "plaisir" de voir l'ancien Palais de Ceaucescu. Et lorsque je débouche sur la place qui lui fait face, lorsque ce bâtiment se révèle à moi, lorsque sa masse de marbre blanc se détache sur le ciel bleu parce que le soleil brille, je suis muet et je crie en moi, je suis gelé sur place et je bouillonne intérieurement, j'exulte et je suis déprimé. Il est 11h27, ce jeudi 27 mai, et je pensais avoir suffisamment vu du grandiose dans ma vie de routard pour être blasé, mais cela, non je n'avais jamais de ma vie vu cela.

"Perché sur une colline, il est aussi haut que l'arche de la Défense. Ses 45000 m˛ de planchers se décomposent en halls gigantesques. Antichambres et salons innombrables dont certains ont 20m sous plafond. Escaliers monumentaux et immenses couloirs. Le tout décoré dans un style très mélangé, imposé par Ceaucescu, où le marbre et le doré dominent. Le sous-sol est réservé aux abris anti-atomiques, point de départ d'un réseau de souterrains top secret.". Dixit le Guide du routard ; le deuxième plus grand bâtiment au monde après le Pentagone.

Ouf!!!!

Bucarest...