Vendredi 28 mai

Bucarest - musée Enesco

Je suis à l'aéroport d'Otopeni, salle d'attente du vol AF1889 d'Air France, salle froide et impersonnelle comme hélas tous les aéroports du monde entier. Les formalités se sont passées sans encombre, et c'est avec un sourire indéfinissable que je me projette en arrière, en 1977, lorsque j'avais franchi avec difficulté la police à l'aéroport de Prague, une demi-heure de discussion en allemand parce que j'avais des chaussures de ski mais pas de ski, et que j'étais accusé de les avoir vendus (les skis) en Tchécoslovaquie au marché noir.

Si je reprends le clavier, c'est parce que la matinée fut également riche. Une seule destination me motivait, le musée du paysan roumain, dont le nom pourrait prêter à rire sauf à se rappeler que chez nous cela se nomme le musée des arts et traditions populaires.

J'y arrive à 9h35, pour une ouverture que je savais à 10h. Le personnel arriva quinze minutes avant l'heure, et, les portes étant ouvertes, je pus pénétrer en avance, et assister ainsi à l'ouverture du musée : le personnel s'inscrivant sur le cahier (une horloge pointeuse bien rudimentaire), les gardiennes ensemble dans un petit réduit, papotant tout en se faisant du café, et une fois de plus le musée pour moi tout seul.

Bucarest - musée du paysan Roumain

A un détail près, par rapport à hier, ce musée-ci est beau, lumineux, artistique, chaleureux ; l'antithèse parfaite du poussiéreux, un petit joyau de clarté de simplicité et d'humanisme. Un exemple : chaque salle possède un présentoir avec des cartons décrivant son contenu. Au-dessus de chacun, un petit œuf décoré, un des symboles de la Roumanie, est au centre d'une petite cage en verre accrochée au mur. Un autre exemple, toutes les indications sont des dessins faits à la main, leur donnant une chaleur incroyable. Et je passe d'icônes superbes à des croix en bois magnifiques, des vieilles cabanes reconstituées, et des superbes bâtons de bois très fins et longs, admirablement sculptés, dont j'apprendrais plus tard qu'il s'agit de quenouilles. Quel régal que ce musée, et les quelques croix en pierre, placées au milieu des colonnes en bois sculpté m'ont fait comprendre l'origine des sublimes colonnes de Brancusi.

Je suis à l'aéroport d'Otopeni, une voiture de l'INDE m'a amené ici. La directrice adjointe, Adriana, m'a fait cadeau d'un livre sur la Roumanie quand elle a su que je m'étais promené seul le week-end dernier (celà impressionne de plus en plus qu'on puisse voyager seul, en dehors d'un groupe organisé… En continuant ainsi, suis-je continuateur d'une autre forme de tourisme plus franche, ou tout simplement un imbécile retardataire qui perd son temps??? Je hais de plus en plus le groupe). C'est le moment d'un bilan intérieur, toujours propice après avoir vécu des moments intenses, moments qui ne seront partagés qu'au travers de mots malhabiles et de photos forcément mensongères. Peut-être rien serait mieux que ces quelques pages??? C'est déjà trop tard.

J'ai aimé la Roumanie, je ne peux m'empêcher de vibrer à ce pays qui a une telle richesse qui est en rien développée. Ces montagnes sauvages, ces villages superbes, ces monastères puissants, ce passé riche, fait de traversées de peuples: les Huns, les Daces, les Romains, les Turcs, les Hongrois, les Saxons, les Slaves… Ce pays dont on me dit que je n'ai rien vu de ce qui est vraiment beau, alors que doit être le reste!!! Quel substrat, d'une si haute qualité.

Alors, je pense à Wilfred Thesiger, et j'ai envie de dire que, hélas, d'autres viendront et exploiteront ces richesses touristiques. Les tour-operators vont se mettre en place, les cars vont envahir les rues de Bucarest, le musée d'histoire sera propre, clair, avec des panneaux en anglais et plein de groupes d'Américains mâchant leur chewing-gum en rotant des "Great" à chaque coin de colonne romaine, puis repartant bien vite vers autre chose, en ayant déjà oublié qu'ils étaient en Roumanie.

Je suis dans un aéroport, et si c'est propice au bilan intérieur, c'est aussi très déprimant, tout comme lorsque l'on revient d'une balade en montagne, et que l'on retrouve la civilisation qui apparaît crûment médiocre. Il ne reste plus qu'à transformer ça en prière. Et me vient à l'esprit l'image des roumains qui, comme tous les orthodoxes, se signent lorsqu'ils passent devant une église. Ce geste discret, que j'ai mainte fois vu, est une superbe petite madeleine Proustienne qui me replonge loin dans le temps, me replaçant à l'église orthodoxe du boulevard Exelmans, où mon grand-père était trésorier. Et je repense aussi à tous ces prêtres, avec leurs longues barbes et leur soutane grises, les deux qui ont été pris en stop devant nous sur la route de l'aéroport, celui de Stravopole, les trois qui psalmodiaient la messe dans cette petite chapelle, ceux du monastère de Turnu…

Bucarest

Peuple romain, mais orthodoxe! La Roumanie n'est elle pas alors un produit bâtard de l'Italie et de la Russie ???

Ce pays est latin, m'a-t-on affirmé plusieurs fois avant mon départ, mais c'est finalement de la slavité qui j'y ai trouvé…

C'est peut-être pour cela que je l'ai aimé.