vendredi 3 décembre 1999
Le soleil se couche dans la moiteur des nuages orageux qui couvrent actuellement le sud de la thaïlande. Il fait lourd, très lourd, j'ai de la fièvre et très mal à la gorge. Les grillons sont stridents ce soir, et la mer calme est à peine habitée de quelques barques de pêcheurs. Au loin, les très belles formations karstiques plongent brutalement leurs façades verticales rongées par le vent et le sel dans la baie. Les nuages sont rouges au-dessus de Phuket, que l'on aperçoit vaguement dans le lointain, bien que le ciel et la mer ne fassent plus qu'un tellement sont lourds ces deux éléments.
Les barques de pêcheur s'allument, tout comme hier sur la plage de Kalong à Phuket, mais hier la flamme violente du bateau qui brûlait ajoutait un peu d'angoisse au lieu. L'Andaman Holiday, où nous sommes maintenant, est rempli d'Allemands ou de Suisses Allemands, reconnaissables à leur accent marqué du jura Souabe. Tout dans le lieu est bilingue Anglais Allemand. Un lieu que je n'affectionne guère. Mais le début du voyage a été tellement extraordinaire. L'accueil si chaleureux de la chef de cabine d'Air France tout d'abord, venue nous souhaiter la bienvenue jusque dans le fond de l'avion, et m'inviter à venir au bar de la classe club, au titre de Directeur à France Telecom et Grand voyageur. Merci à Air France pour ce beau geste, préparé par l'équipe AF de France Télécom.
Et puis ces deux jours passés au marina cottage, qui ont été sublimes. Le marina-cottage est un ensemble de bungalows construits en plein milieu de la jungle, au bord de la plage, avec beaucoup de raffinement. La jungle est respectée, comme si les bâtiments avaient été construits autour des arbres, sans les abîmer. Le restaurant est une immense salle, un toit superbe construit en coque de bateau renversée, comme les habitations des Célèbes, et surtout quelque chose qui me touche toujours beaucoup, une salle très grande, mais sans murs, donc qui laisse passer l'air de manière très ouverte. Un plafond qui réconforte, et des côtés qui ouvrent voilà pour moi une très grande richesse. La vue depuis le restaurant est la jungle sur deux côtés, la piscine en plein milieu de la jungle sur le troisième, et le podium des musiciens sur le dernier.
Quelle beauté que cette jungle respectée, ces arbres tous plus riches les uns que les autres, ces fleurs toutes plus intenses les unes que les autres, ces formes tellement variées, qui m'évoquent tant les tableaux du Douanier Rousseau, alors que c'est l'inverse bien sûr les tableaux invoquent la jungle, tout ceci est tellement généreux, riche de couleurs et impressionnant de formes. Même si l'environnement du Marina-Cottage n'est pas très sympathique, style station balnéaire française, avec des boites de nuit, des restos pour toutous, des magasins de souvenirs merdiques, et des bidochons qui traînent leur ennui dans les rues à la manière d'un certain dessin de Sempé, l'intérieur est calme, respire la sérénité et surtout le raffinement discret, ce qui est difficile à obtenir avec une jungle si luxuriante… Un lieu de retraite idéal, et encore je n'avais pas pris les bungalows les plus chers, ceux qui ont vue sur mer, une mer bleue car le ciel était beau.
Je suis fasciné depuis ces quelques jours ici par le constat que nous ne sommes plus en Thaïlande ; du moins dans cette Thaïlande du Nord que j'avais connu en 1978 Ce que je vois depuis trois jours m'évoque plus l'arc indonésien. Le toit du restaurant, la musique entendue dans ce même restaurant, avec deux gamelans et un tambour, musique subtile, raffinée, légèrement mélodique, et typiquement indonésienne. L'Islam, qui commence à se faire sentir, avec les voiles des femmes qui apparaissent brusquement, et quelques mosquées ici et là.
Qu'est-ce qui en revanche ressemble à la Thaïlande du Nord?? Le sourire, cet élan généreux qu'ont les Thaïlandais vers les étrangers, cette manière de vous regarder droit dans les yeux avec un visage impassible, puis soit un léger sourire, soir un haussement de sourcils, uniquement dans le but de vous arracher un sourire. Sourire que vous ne pouvez pas éviter de toutes façons ! Alors, leur visage s'épanouit, et vous avez droit parfois à une petite phrase de bienvenue, ou simplement un petit geste s'ils ne parlent pas l'Anglais, ou parfois à une phrase inattendue, comme en 1978 "you have a very beautiful nose". Ce cycle "provocation légère - premier sourire - sourire large - grand sourire - geste de bienvenue" me fascinera toujours. Hier, j'ai eu droit à des "provocations légères" amusantes, comme ce Thaï en moto qui m'a foncé dessus en me pointant du doigt avec un visage grave et un bras tendu. Comme je connaissais le processus, je lui ai fait un large sourire, et j'ai eu droit à un visage ravi de cet échange léger, avant que la moto ne me croise.
La Thaïlande, ce pays resté libre, qui résiste bien au temps, dynamique et immuable tout à la fois, est une véritable redécouverte pour moi. Un bonheur inattendu et serein.
