samedi 4 décembre 1999
Je reprends le journal, il est samedi matin. Il pleut, la mousson traîne encore dans ce secteur. Hier, la fatigue plus la grippe a eu raison de ma capacité d'écriture. Coucher 9h, un bon bain et du Doliprane. Ce matin aspirine, c'est comme ça que je viens à bout de la crève (sans oublier le délicieux cocktail d'hier soir, alcool et jus de fruit, servi dans un ananas).
Depuis le début du voyage, je jouis à manger les fruits d'ici. Des bananes à la chair si riche et fondante, des papayes rouges qui promettent encore, des pastèques qui ont enfin un goût d'autre chose que de l'eau, les citrons verts, si délicieux sur n'importe quel autre fruit, et surtout les ananas, fruit que je n'aime habituellement pas du tout, mais qui développe ici un goût très légèrement sucré, une dose subtile entre l'acidité du fruit et la douceur du sucre. Je rattrape tant d'années de frustration de n'avoir plus rien dans la bouche qui a vraiment du goût en France. Et puis la cuisine Thaï, très proche de la Chinoise, les crevettes si goûteuses, la noix de cajou si subtile. Un délice permanent.
Je rentre épuisé d'une journée de moto. Une petite 50cc, louée 300 baths (55 francs…) à l'hôtel pour la journée. Il était temps, nous sommes arrivés hier midi à l'Andaman Holiday Resort. C'est bien plus laid que le Marina-Cottage où nous avons logé le 1er et le 2 décembre au soir, mais c'est dans un endroit isolé, loin de tout. Même pas de signal GSM, et pas de téléphone direct, il faut passer par une opératrice donc pas de modem possible, c'est dire si les cordons, ombilicaux ou autres, sont bien coupés. Devant l'hôtel, la route, et sur cette route quatre échoppes : deux restaurants, un tailleur et une épicerie qui propose aussi un accès Internet à 150 baths la demi-heure, que j'ai utilisé pour passer quelques mails importants via Yahoo. Tout ça en plein milieu de la forêt et des champs, pas loin de la mer…
Il était temps, de quitter cet endroit un peu étouffant ; sympathique est certes l'isolement. Mais beaucoup moins lorsqu'il est partagé avec des fantômes qui traînent leur tristesse du restaurant au bar, du bar à la plage, de la plage à la piscine, de la piscine à table et de la table au lit, sans un rire, sans un regard de faim ou de curiosité, un contraste très fort avec le sourire permanent de ce pays. Ce sourire Sanùk, cette philosophie Thaï qui consiste à considérer que les choses doivent toujours être faites avec plaisir. Et qui conduit à cette bonne humeur permanente, à ce sourire qui n'est pas figé, un vrai sourire de joie, à cet accueil permanent exprimé via ces petites voix pointues et chaleureuses articulant un anglais mêlé d'accent Thaï "good evening Monsieur, good evening Madam", et puis "how are you today", qui, bien qu'exprimé au travers de la même phrase, est aux antipodes du "how are you today" américain, uniquement ISO9002, sans aucune profondeur, alors qu'ici il s'agit avant tout d'exprimer l'espoir que la bonne humeur va effectivement être partagée
Une journée assez dense, comme je les affectionne particulièrement. Tout d'abord, direction la côte, avec la célèbre plage d'Ao Nang. Célèbre parce que le point de départ de nombreuses excursions vers les îles mystérieuses du milieu de la baie. Tout un chapelet de petits chicots, des morceaux karstiques qui tombent abruptes dans l'eau, et que l'on aperçoit au loin. Des bateaux à longue queue qui vont et viennent sur la mer, avec leur immense arbre qui envoie l'hélice loin derrière pour ne pas se prendre dans les herbes de la mangrove.
Des morceaux de falaise karstiques que nous admirerons plus tard, du haut de l'une d'entre elles, après avoir gravi 1200 marches très raides malgré la chaleur forte malgré les nuages et le mauvais temps, ces marches qui partaient du bas de ce temple très connu de la région, et de toute la Thaïlande, le Wat Tham Seua, pour aller au sommet de l'une de ces falaises, avec cette pancarte amusante en bas des marches en Thaï et en Anglais "veuillez prendre un sac de sable pour aider à la construction du temple", et des dizaines de sacs de sables, ces sacs de plastique ultra fins qui inondent la planète, utilisés chez nous par le "Marocain du coin" pour emballer deux trois fruits et une plaquette de beurre, ces sacs vert blanc bleu ou jaune, mais toujours pâles, chacun rempli d'un kilo de sable pas plus, et que nous trouverons parsemés ici et là dans la montée, signe que des "emportants" ont craqué et ont été contraints d'abandonner un kilo pour pouvoir continuer l'ascension de ces marches parfois très raides il est vrai, mais qui du coup nous emportent rapidement 300 mètres plus haut, où des officiants montent le drapeau jaune emblème du Roi car demain 5 décembre toute la Thaïlande fête les 72 ans de son Roi, une figure forte dont je me souviens qu'en 1978 le guide du routard disait "qu'il ne fallait jamais se moquer en public". Puis l'un des deux officiants prie avec une psalmodie très grave pendant que l'autre dort en dessous en ronflant légèrement.
Ces morceaux de falaises qui, du haut des 1200 marches, se découpent sur le paysage en formant des lignes de crêtes rebondies et successives, à l'image parfaite des dessins de Hokusai,
qui a peint les mêmes falaises en Chine près du fleuve jaune, ces falaises que l'on trouve aussi au Vietnam, recouvertes d'une jungle très dense, et qui sont violemment érodées par la mousson, l'air marin et chaud des tropiques, et qui contiennent fréquemment de nombreuses grottes. Ces grottes qui, dans le Wat Tham Seua, contiennent des cellules de moines, car le temple est encore en pleine activité. Et c'est un grand moment de la journée, ce moment où nous gravissons un autre escalier qui arrive à un petit col, et qui bascule brusquement dans une zone entourée de tous les côtés de falaises karstiques, une zone à la végétation très dense, donc très sombre, mais surtout les bruits changent brutalement, à l'activité coutumière des bruits de voitures, et motos, succède en une demi-seconde un silence épais, duquel sortent par moment des cris d'oiseaux stridents et modulés, comme emprisonnés eux-aussi par les falaises. Et chaque grotte de la paroi qui court tut autour de ce lieu étrange contient une petite cabane, la maison d'un moine, et au milieu d'une falaise en grand Bouddha assis, et en contre-bas un autre bruit très familier que j'identifie avec un sourire rêveur, et la photo me donnera raison, trois machines à laver en plein milieu de cette jungle… Et nous passons de grotte en grotte, pour sortir dans la jungle et découvrir d'autres cellules de moine, et ces arbres gigantesques aux racines immenses telles des parois verticales très plates qui ordonnent l'espace à leurs pieds, cet arbre que je connaissais sous le nom de fromager en Afrique, mais que les coopérants du coin appelaient très crûment, mais il faut être honnête, très fidèlement "l'arbre à pissotières". Une rupture de sonorité, comme j'en ai rarement vécu dans ma vie…
Déjeuner tardif d'une bouillabaisse épicée dans un restaurant flottant sur la rivière qui longe la ville de Krabi. Le temps est lourd, il se met même à pleuvoir. Petit coup de GSM vers la France, tout baigne. Nous aussi, retour pluvieux en moto vers l'hôtel, vers notre chambre, cette chambre unique pour moi, car c'est bien la première fois de ma vie que je loge dans une pièce hexagonale, avec attenante une salle de bain elle aussi hexagonale. Douche et baignoire, un luxe !!!