Bluff, le dimanche 22 août 1999

Une journée Riche, Riche, Riche.

Et pourtant, ce soir, la solitude me rend triste. Ou plutôt, pour être précis, l'incapacité de reproduire par mes pauvres mots les sensations, la chaleur, le bruit, les odeurs, bref tout ce qui fait que le monde n'est pas virtuel. Internet pousse à être écrivain!!!

Le meteor crater

Petit-déjeuner rapide ce matin, et je pars vers 7h30, avec une bonne demi-heure de retard sur mon programme initial. Dommage… Le soleil brille fantastiquement, l'air est pur et pas encore trop chaud, dans ce Flagstaff où la fatigue m'a empêché d'écouter la musique dans les cabarets hier soir. Première direction, un vieux rêve, le "meteor crater". Alain m'avait dit "ce n'est pas intéressant, sauf pour toi". Il n'est pas idiot, Alain!!! Dans une très belle plaine verte, immense, où quelques graminées poussent, où le "cattle" est très présent mais invisible, une route me conduit vers ce cratère créé il y a cinquante mille ans par une météorite de 50 mètres de long environ.

Je le vois, les bords relevés, comme une gigantesque boursouflure de plus d'un kilomètre de diamètre. Il y a encore peu de monde, et je découvre avec joie les deux cents mètres de profondeur, où malheureusement je ne pourrais descendre, ceci étant interdit depuis dix ans, après qu'un américain a chuté et fait un procès dans la foulée. Les USA…

Je prends la balade guidée, et finalement je ne regrette pas, le moment fort étant le passage de l'aimant dans la fourmilière. Les fourmis font remonter à la surface des morceaux du météorite, du fer et du nickel essentiellement, que l'aimant capte. Le guide nous emmène in fine, show oblige, vers le point en surplomb "où l'on prend habituellement les photos". Peu s'empressent, juste deux mexicaines, et le dominateur d'un couple de gays (le dominé ne pouvait que dire qu'il ne supportait même pas l'idée du vide), et finalement Serge qui se dit que ça fera un souvenir.

On the road again, toujours sur l'autoroute, direction la route 191 qui m'emmènera vers le canyon de Chelly. Je compte le temps, j'hésite à m'aventurer dans le " petrified forest national park ", et je commets l'erreur d'y aller à moitié. Je ne verrai pas de bois fossile (c'est trop loin), mais j'aurai tout de même dans mon appareil photo, maigre consolation, des gravures rupestres datant des indiens pueblo, qui vécurent à peu près de l'an cent à l'an huit cents de notre ère.

Hubble trading postJe quitte l'autoroute (j'en avait assez de ces cohortes de camions), et plein nord sur la 191. La route à deux voies est belle dans ces plaines verdoyantes, dont la couleur verte me surprend beaucoup par sa tendresse. J'arrive à Ganado, où se tient le Hubbell trading post. La boutique est très bien conservée. Il y a de très beau tapis Navajo (à 1200$ pièce…), et même un magnifique arc et un carquois de flèches (à 350$).

C'est dans ce trading post que je me rends alors compte que je perd une heure. En effet, mon passage du Nevada à l'Arizona, hier sur le barrage Hoover, ne m'a pas fait changer d'heure contrairement à ce que je pensais, car m'a-t-on dit "L'Arizona n'est pas à l'heure d'été". Mais, ce qui est plus embêtant; c'est que une partie de l'Arizona est à l'heure d'été. Laquelle? Les réserves indiennes, sauf celle des Hopi. Que c'est compliqué, un état à une même heure sauf un coin, sauf un cercle dans ce coin ! ! ! Bref, j'avance ma montre d'une heure, je passe de 13h45 à 14h45, et je me demande avec inquiétude s'il me restera du temps pour tout faire, surtout le canyon de Chelley, avant d'arriver à Bluff où j'ai retenu hier soir un hôtel mentionné sur le guide du routard.

Je sors de Ganado, et là tout bascule. A la sortie de la ville, je suis attiré par une musique, je regarde à gauche, comme une fête foraine avec des ballons, des voitures, des gens, un haut-parleur qui déclame. Et je mets alors mon clignotant, je vire en quatrième vitesse, je ne veux pas rater ça pour tout l'or du monde, j'en rêvais et tant pis pour la suite. Je rentre, je paye les cinq dollars, la fille en me tamponnant un OK sur mon bras me demande d'un air amusé si je suis un "competitor", et l'heure et demie qui s'ensuivit fut pour moi grandiose.

J'ai vu aujourd'hui mon premier rodéo.

Le rodéo de GanadoDans une ambiance de fête foraine, les gens debout sur leur voiture, portant des beaux chapeaux de cow-boy; des chevaux plus que magnifiques attelés aux voitures, où montés par des adolescents, des enfants en tenue, des visages d'indiens d'une très grande beauté, entourent un enclos où, par le plus grand des hasards, le rodéo commence tout juste lorsque j'arrive.

Première épreuve, féminine, qui consiste à rentrer au galop et à faire un circuit à pleine vitesse autour de trois bidons. Les cow-girls sont appelées les unes après les autres, et, dans des nuages de poussières, leurs chevaux démarrent leur galopades effrénées. Une indienne, avec un visage d'une très grande beauté, et répondant curieusement au nom de "Christina", surpasse très nettement le lot, elle aura le prix.L'Indienne de Ganado...

Deuxième épreuve, l'attrapé du veau. Deux cow-boy avec des lassos doivent le prendre l'un par les pieds, l'autre par la tête. Une vingtaine se succède dans un rythme diabolique, sous la voix extraordinaire du commentateur qui n'arrêtera pas une minute, très belle et très typée, pas ce son nasillard yankee, mais une sonorité légèrement rauque, et une prononciation cow-boy, qui me fait vraiment penser à Woodie Guthrie. Et c'est lorsque que j'écoute pleinement cette mélopée profonde que le deuxième miracle se produit, ce n'est plus de l'Anglais, c'est plus profond, c'est plus mélodieux encore, on pourrait presque penser à du Yiddish, et dans une excitation grandissante mon voisin me confirme ce que j'avais deviné, c'est du Navajo. Quelle belle langue!! Je vois deux cow-boys déguisés un peu en clown pénétrer dans l'arène, je me demande ce qui va se passer

Le rodéo de Ganado

Et enfin, troisième miracle, alors que déjà le spectacle du veau partant en quatrième vitesse depuis son enclos métallique, bien excité par un cow-boy, entouré des deux autres qui devaient l'attraper, m'avait séduit, on passe à l'exercice suivant, et là j'en pleure d'émotion. Dans des stands, des taureaux furieux, commençant déjà à ruer, sont montés par des cow-boys. Au signal, la barrière est levée, chaque taureau, des bêtes immenses et puissantes, se précipite dans l'arène, fait des bonds des pattes arrières, avant, décolle totalement pour essayer de se débarrasser du maigrelet cow-boy perché dessus. Quinze candidats, dont seuls trois passeront, toujours montés sur le taureau, la fatidique barrière des huit secondes. Huit secondes, à la fois rien du tout et une éternité sur un taureau bondissant à un mètre de hauteur. Et je comprends alors à quoi servent les clown, qui font un barrage à l'homme qui vient de tomber à terre afin de lui éviter d'être piétiné.

Et lorsque je reprends ma voiture, je suis profondément ému, car depuis 1978 que je connais les USA, ces visages extraordinaires d'Indiens montés sur leurs magnifiques chevaux, les taureaux puissants qui envoyaient en l'air leur monture, l'ambiance du rodéo, m'ont fait connaître cet événement magique : je rencontre enfin une vraie Amérique profonde, de la beauté, de la simplicité, du vrai, l'antithèse parfaite du consommable, avec en prime cet élément extraordinaire et inattendu, les véritables cow-boys d'aujourd'hui sont des Indiens!!! Et je prie de tout mon cœur pour que mes photos (une bonne quarantaine) rendent vivante cette émotion.

J'arrive au canyon de Chelly. Après tout, tant pis pour l'heure qui tourne. Je me dirige vers un endroit bien précis, là où il y a dans la parois des habitations Indiennes, des villages Anasazis, une peuplade qui a brutalement disparu, on ne sait pourquoi. Et c'est une immense émotion que de voir ces parois abruptes, qui encadrent dans le fond une vallée très verdoyante, encore cultivée par les Navajos. Je me décide à faire le sentier qui descend au fond. Cinq kilomètres et deux cents mètres de dénivelées. Deux heures l'aller retour, dit la pancarte. Je le réussis en quarante-cinq minutes. Un entraînement pour le grand canyon. Le fond est d'une très grande beauté, ces quelques maisons en ruine, datant de l'époque Anasazi, attachées à la parois, sont mystérieuses. Et je dois dire que la présence d'une agriculture me plaît beaucoup.

maisons anasazis

J'arrive à Bluff, petit motel sympathique, très bon repas dans le "cow trading post", et je rentre sous les étoiles. Cette petite ville, calme au milieu de très belles falaises, respire le calme et la sérénité.