Une journée qui commence bien, et se termine mal… Je viens d'apprendre que le sentier qui descend au fond, le north Kaibab trail, est fermé pour cause de ravinements. Il a beaucoup plu en juillet, et le sentier a été emporté en plusieurs endroits. Il est actuellement en cours de reconstruction, à coup de dynamite; inutile donc d'essayer de passer outre. J'ai le choix : soit descendre juste un tiers de ce sentier, avec la frustration de s'arrêter, et surtout me trouver avec les mules, ou passer par un autre sentier. Le rangers m'a prévenu : l'autre est encore plus long, pas entretenu, moins bien marqué, avec des passages un peu vertigineux (il y a des endroits où il faut mettre les mains sur la paroi pour se tenir…). Il me dit aussi que le sentier normal se fait en deux jours par les Américains, et en quinze heures par les Européens. Amusant!!!
Lever à 6h30, seulement j'étais passé à l'heure des montagnes, ce qui faisait l'équivalant de 5h30 pour moi. Il fait déjà très beau, le soleil brille et le ciel est pur. Bluff est vraiment une jolie petite ville, entourée de falaises en calcaire crème, pas très hautes et très belles. Certaines tombent quasiment sur les maisons. Petit déjeuner rapidement avalé, et je décide de suivre les conseils de la patronne du restaurant, qui m'a parlé de Monument Valley en décrivant ce que je déteste : les touristes. Il y a quatre manières de voir Monument Valley : avec son propre 4x4, avec un minibus, en louant une Jeep à plusieurs, ou à cheval. A vrai dire seul le dernier mode m'aurait tenté, nonobstant le peu de goût que j'ai pour cette monture… Les trois autres modes me déplaisent, dix dans un minibus n'est pas très tentant, je n'ai qu'une petite voiture compacte, et je suis seul pour louer une Jeep.
Heureusement, la patronne m'avait donné un circuit bien plus sympathique. Aller dans la "Valley of the god", comme Momument Valley en plus petit, mais très sauvage. J'achète une carte détaillée qui me sera très utile, et en route vers l'aventure.
Je bifurque effectivement à droite quelques miles au nord de Mexican Hat, sur une route en terre. Je rencontre de temps en temps une voiture, des campeurs qui ont passé la nuit. Le paysage est superbe au petit matin, des buttes témoins illuminées par le soleil encore bas sur l'horizon, dans un paysage désertique clairsemé de buissons. C'est assez grandiose. A la fin de ce chemin en terre, je passe devant la "Valley of the God Bed and Breakfast", que j'avais repérée sur Internet. C'est un endroit magique, un bout du monde comme je les aime. J'y passerai une nuit, c'est promis!!!
Toujours sur les conseils de la patronne, je vais sur un promontoire, le Gooseneck, qui surplombe de 300 mètres la rivière Saint Juan. Le spectacle est somptueux, les méandres de la rivière boueuses serpentent dans un canyon aux couleurs grises, avec les habituels jeux d'ombre et de lumière. La solitude en plus, tout cela est un vrai régal, merci des conseils!!!
Je me décide d'ailleurs à les suivre: je ne vais pas à Monument Valley. Ce sera pour une autre fois, à cheval avec coucher à la belle étoile et hors saison touristique. Ou alors, j'irai voir les films de John Ford. J'ai de toute façon eu ce que je voulais : j'ai dans la tête depuis plusieurs années une photo d'une route toute droite qui passe entre des éperons rocheux. Cette photo traîne dans tellement de publicités que je la connais par cœur. Et je hurle de joie dans la voiture quand, au débouché d'un virage sur la 163, en venant de Mexican Hat, je tombe sur ce spectacle. Bravo, archi-bravo, ce sera mon quatrième rêve réalisé, après le meteor crater, le rodéo, et les maisons Anasazis dans les parois vues hier à Canyon de Chelly.
Pause café délicieuse au café "Golden Sand" de Kayenta. Les murs sont décorés de magnifiques photos des éperons rocheux, dont certains sont sous la neige. On the road again, direction le Navajo National Monument. Parking, un sentier hélas goudronné m'amène vers un point tellement sublime que j'en oublie tout. Devant moi un canyon abrupt, des parois de 300 mètres de haut. Au fond, une grotte immense, 70 mètres de haut sur cent cinquante de large, et dans le fond de la grotte, des habitations Anasazis. Sublime, intense et très émouvant, une civilisation du douzième siècle qui s'est éteinte mystérieusement et brusquement. J'essaye de descendre dans le fond, mais le sentier est interdit pour cause d'éboulement. Je suis sage, je n'insiste pas, dommage. Pour descendre dans le fond, il y a des tours de rangers tous les matins à 8h15. Bon à savoir.
Dernier conseil que je suis, le trading post de Shonto. Je doute qu'il soit sur aucun guide, celui-ci. De plus, je vais jouer à mon jeu favori pour m'y rendre, emprunter la route en terre, qui évite de revenir sur la nationale. Le départ n'est pas facile à trouver, car il y a une route goudronnée pas marquée sur la carte, destination juste le camping. Je l'emprunte, et c'est en lançant un yahoo que je salue la 221 en terre qui part à gauche vers Shonto. Je surferais sur le sable pendant plusieurs miles, en croisant de temps en temps quelques indiens dans des camionnettes à l'américaine.
Sur ce plateau en calcaire blanc magnifique, qui me fait penser, depuis plusieurs heures que je le traverse, au Lubéron, je découvre tout à coup un petit canyon, quelques maisons. Et je tombe sur le charmant trading post de Shonto, tout au fond du canyon. Tout ceci pourrait presque évoquer le Maroc…
Et puis, c'est fini. Il ne me reste qu'à tracer de la route. Et, sous un soleil de plomb, et j'aligne les miles sans grand enthousiasme, avec de la fatigue (j'en suis déjà à 945 miles en trois jours, près de 1500 km), avec un ciel orageux mais qui ne se décide pas à éclater. Heureusement, les 50 deniers miles avant le " Grand Canyon North Rim " se feront dans une belle région boisée, avec un ciel gris et une température clémente.
Et maintenant, je suis installé dans ma cabine, avec des voisins qui hélas semblent bruyants, une langue qui m'est inconnue. Je vais bientôt aller dîner, préparer mon sac, lever demain matin à 4 heures. J'ai fais un tour sur les hauteurs, le canyon sous le coucher de soleil est sublisimme, mais que de gens, que de gens, cela gâche tout.
Le dîner se passe dans une immense pièce surplombant le canyon. Je n'ai eu droit qu'au service de 20h30, donc dans la nuit. Dès 18 heures, les gens mangent, c'est une gigantesque usine. Il y a une terrasse superbe qui surplombe le canyon, où j'ai dégusté une bière au son des criquets. Au lointain, on voit les lumières du south rim.
Un éclair a surgi quelque part sur la montagne. Je prépare maintenant mes affaires pour la balade de demain. Je n'irai donc pas dans le fond, dommage, le jeu s'arrête ici, mais c'est vraiment trop loin et trop difficile, surtout pour mon vertige. Je m'arrêterai quand plus soif. Je ferai donc une partie de la difficile. qui me demandera en plus 25 minutes de voiture, berk… Pourquoi? Pour éviter la foule en premier lieu, mais, surtout, parce que le très sympathique ranger avec qui j'ai discuté cet après-midi de l'itinéraire m'a demandé une faveur, de le retrouver demain à 8 heures du soir pour le rassurer sur le fait que je suis toujours vivant, et lui raconter l'état du chemin. On ne peut pas résister à une telle gentillesse!!!