Impossible de classifier cette journée!!! Je suis épuisé, lessivé. Je suis dans ce bonheur suprême qui consiste à enfiler des habits chauds et propres, en sortant d'une douche, après une dure journée de sport. Et, honnêtement, je ne suis pas sûr qu'il en existe de meilleur, sauf peut-être d'y rajouter un bon gin-tonic. Est-elle réussie ou pas, cette journée? Je suis incapable de répondre à cela.
Lever à 4 heures, le bip-bip de la montre, beurk! Mes voisins ont fait du bruit jusqu'à deux heures, je n'ai que deux petites heures de sommeil derrière moi, ça va être dur-dur. Ca le sera. Voiture dans la nuit, direction le "Point Imperial", départ de la promenade. J'ai choisi la solution avec peu de voiture, mais de la marche en plus. Je débarque vers 4h40 sur le parking, il y a déjà une autre voiture. Diable, y aurait-il d'autres randonneurs plus matinaux que moi? Il y a une femme dans la voiture, mais elle ne sort pas, et manifestement une autre personne. Ce qui est encore plus bizarre, c'est le grincement continuel des amortisseurs. Bon, j'ai compris, je ne gênerai pas ces messieurs-dames.
Je pars sous les magnifiques étoiles, bien que déjà mangées par quelques nuages. C'est amusant de se promener dans cette forêt qui sent bon le pin, ma lampe torche à la main, et le sentier qui se devine plus qu'il ne s'emprunte. Ce petit tronçon, que j'avais évalué à une demi-heure, il me faudra trois-quarts d'heure pour le parcourir. J'arrive alors sur l'autre parking (celui qui m'aurait demandé 50 kilomètres de détour), et la vraie balade commence. Le soleil se lève sur les parois du grand canyon, c'est magnifique. Je passe des prairies superbes, je descend des forêts chantantes, que des petites fleurs partout, c'est très beau. En chemin, je croise un couple, elle 30 ans et lui le double, qui viennent de camper dans la forêt. Ils ont l'air sympathique, je les reverrai plus tard. J'approche de la falaise, le sentier qui permet de passer la première falaise est agréable. Il oblique à gauche et continue de la longer.
Et puis, tout devient de moins en moins facile, les épaules sur lesquelles se tient le sentier deviennent plus étroites, moins nombreuses, ça devient plus aérien. Et puis, c'est la honte : je bloque devant un passage d'une dizaine de mètres de long, une épaule étroite et pentue, quelques vagues rochers pour s'accrocher avec les mains, et surtout 200 mètres d'à-pic un mètre en dessous. La grosse gourde d'un gallon que j'avais achetée hier me gène, je ne sais pas où mettre les mains. Je tâtonne, mais je passe. Mais le prix à payer a été trop énorme, je suis lessivé par la tension, et tout me remonte au visage, le vertige, la sale nuit, la fatigue des kilomètres derniers jours, et cette solitude qui est toujours dure à supporter quand l'environnement devient dur. Je m'assieds et essaye de me raisonner, mais le sentier continue dans la même veine, et je vois d'autres passages aériens. Je sais que je peux le faire, mais la trouille… Pour me calmer, je mange un biscuit énergétique acheté hier à Page, avec la gourde. Pouah, ils sont infectes.
Alors voilà, j'ai eu peur, je me suis concentré un maximum avec toutes les méthodes de relaxation possibles et imaginables, j'ai repassé cette épaule vertigineuse, et je suis retourné. Il n'était même pas huit heures… Et j'avais quelque part honte de moi, honte de cet échec idiot, honte de cette panique inutile. Je repasse calmement tout ce chemin. Je médite sur cet aspect extraordinaire du grand canyon : le début de la promenade est à plus de 2600 mètres, le fond du canyon à 700 mètres. C'est un labyrinthe immense de canyons, avec des couleurs superbes. Mais surtout, c'est les Alpes à l'envers : on passe de forêts de conifères à des prairies, et à des rochers colorés, pentues et difficiles, avec peu de végétation, mais tout ceci se fait en descendant et pas en montant!!!
Je profite de cette méditation pour prendre des photos de fleur des prairies, et je retrouve un peu plus loin mes deux randonneurs. On fait une bonne halte ensemble, et la sympathie qui a passé m'a redonné du moral. Elle, la minette Californienne typique, trente ans, blondasse, les poignées d'amour bien développées, mais néanmoins très sympathique, parlant peu. Lui, superbe, un James Dean de 60 ans. Des très beaux yeux bleus, un parler calme et mélodieux. Il connaît la France, adore Monet. C'est un vétéran de l'US Air Force qui passe son temps à faire de la marche dans ce coin. Elle l'appelle délicieusement du nom de "coach", et j'apprendrai après que c'est un entraîneur de Judo réputé semble-t-il, et elle une élève préférée semble-t-elle.
Et nous étions délicieusement allongés sur la colline, lui avec sa canne et son pantalon kaki, et il m'apprenait plein de choses, sur le découpage des territoires Indiens actuel, artificiel au possible; sur Kit Carson, le célèbre Kit, qui a déporté tant de Navajo vers un bled pourri du Nouveau Mexique, et les a un peu torturés; sur le Hubbell du Hubbell Trading post, qui a appris aux Indiens à faire des tapis qui se vendaient aux blancs en introduisant des motifs en zig-zag au lieu de motifs linéaires, lesquels motifs sont aujourd'hui vendus comme "typical Indian Rug"; sur le fait que je ne pouvais trouver endroit plus authentiquement Indien que Ganado, la ville du rodéo d'avant-hier; sur la formation du grand canyon, qui a explosé à cause d'une crue due à une capture d'un lac par érosion régressive, il y a très longtemps; sur l'immense colline que nous voyions dans le lointain, dont il me dit que c'était un lieu sacré pour les Indiens, cette colline que j'identifiais tout de suite comme étant celle formée de calcaire blanc, sur laquelle j'étais hier entre le Navajo National Momument et Shonto; et puis sur les GR en France, je lui ai appris comment trouver son itinéraire et réserver ses lieux d'ahabitation; sur Monet à Giverny; et à l'orangerie des Tuileries, je lui parlais de la tradition ancestrale des bateaux que poussent les enfants, et c'était d'une très grande douceur.
Alors je lui ai demandé d'être pris nous deux ensemble sur la photo, parce que un James Dean de 60 ans, ça ne court pas les rues!!! En repartant, je découvre de jour le charmant chemin forestier emprunté ce matin de nuit, et j'ai même en prime une magnifique biche, très grande, qui me laisse s'approcher d'elle avant de disparaître avec des bonds gigantesques. Mais c'est dans l'appareil!!! Je rentre, il est plus de 13 heures. Que faire? Je me décide pour une autre promenade, je n'ai pas eu mon compte ce matin. Ca me lessivera. Je reprend la voiture, direction le north kebab, le sentier qui va dans le fond, mais qui est fermé au premier tiers. Il est trois heures moins le quart, je me décide à aller le plus bas possible jusqu'à 16 heures puis je remonterai. C'est une véritable autoroute au début, ce d'autant plus qu'il y a des cavaliers qui l'empruntent, c'est un bon business (le rangers hier m'avait dit "you don't want that, do you?"). Pouah, entre la difficulté du chemin de ce matin et l'autoroute de ce soir, je ne sais plus quoi préférer. Heureusement les chevaux s'arrêtent tôt, et je peux continuer ma descente sans le crottin et les crétins qui vont assez bien avec. C'est impressionnant, je passe successivement quatre couches géologiques, le canyon est très resserré, et je sais que ce qui est visible n'en est qu'un petit bout. Décidément, ce grand canyon est magique, c'est plusieurs fois les gorges du Verdon!!!
Le côté magique, en prime, c'est les orages et la pluie. J'arrive près d'un pont, c'est mon but, il est 16 heures et je remonte. Et je fais alors deux constats amusants: c'est fatiguant de remonter, et le paysage n'a pas foncièrement changé pour moi, qui passe mon temps sur les chemins à regarder dans toutes les directions. Et me vient spontanément à l'esprit cette phrase: "Qu'est-ce que je suis donc venu faire ici". Entre ce matin et cet après-midi, j'aurai eu plus de dix heures de marche, je suis sur les genoux.
Un dernier mot sur le north rim lodge : c'est quelque chose qui tient à la fois d'un immense chalet en montagne, et de nombreux bidochons en vacances, en provenance de partout. C'est le genre d'endroit où il faut être hors saison. Les voisins bruyants d'hier sont remplacés par un couple assez jeune, très yankee, et je prie le ciel pour qu'ils ne soient pas ici en voyage de noce!!!

Voilà, ici le récit s'arrête. Demain, ce sera cinq heures de voiture pour Las Vegas, direct vers l'aéroport, San Francisco, et il n'y aura pas d'histoire à raconter. Je ne sais pas encore qu'au petit-déjeuner, je mangerai un délicieux bagel au bord du grand canyon, avec la vue ci-dessus, peut-être le meilleur bagel de ma vie, parce que tellement unique; que je ferais une petite halte dans un délicieux ranch, le " Pipe Spring national Monument ", un endroit délicieusement ombragé, grâce à une source qui a surgit de la montagne; que je tournerai et retournerai de désespoir dans les avenus gigantesques et brûlantes de Las Vegas, à la recherche de l'aéroport, si mal fléché.
Las Vegas, la mégalomanie flamboyante, que peut-on dire sur toi, qui, finalement, n'es peut-être qu'un mirage!!!